1 décembre 2011
Les Québécois n’habitent plus seulement le territoire géographique délimité par les frontières que l’on sait. En 2011, 80 % des citoyens logent, pour des motifs personnels ou professionnels, sur le territoire numérique qu’est le Web. Ils accèdent à des services en ligne, partagent des informations et des documents, créent du contenu et interagissent entre eux. C’est sur le web que, de plus en plus, ils se tournent pour trouver de l’information, de la lecture et des divertissements. Ces citoyens numériques sont quantifiables et ont des caractéristiques démographiques de moins en moins distinctes. Ils consomment de l’information et négocient avec les autres, avec le temps, avec l’espace selon des habitudes et une culture propre à la réalité numérique.
Pour ces citoyens, l’importance des bibliothèques s’est relativisée, car le Web leur sert à combler une grande partie de leurs besoins de documentation et de lecture – ce qui est perçu comme le cœur des services d’une bibliothèque traditionnelle. Les citoyens numériques lisent et consultent de plus en plus ce qui leur est accessible en ligne, et le font désormais sur une multitude de supports (ordinateur, téléphone, liseuse, etc.). Comment appréhendent-ils les interfaces web qu’ils décodent et fréquentent ? Quels sont les environnements intelligents qui se multiplient et avec lesquels ils interagiront ? Voici des questions qui nous ont intriguées.
La forte présence des citoyens numériques en ligne ne signifie pas qu’ils sont moins mobiles qu’avant, bien au contraire! Travailleurs autonomes et étudiants sont nombreux à investir cafés et bistros afin de travailler en dehors de la solitude de leurs domiciles, à tenir des événements organisés en ligne ou découlant d’intérêts et de contacts cultivés en ligne. Les cafés n’ont toutefois pas été conçus pour répondre à ces besoins. Certains fondent des espaces collaboratifs de travail – ou coworking –, et d’autres, bien sûr, continuent à occuper les salles de lecture et les tables de travail des bibliothèques. Comment les bibliothèques redéfinissent-elles leurs espaces dans le contexte des mutations technologiques et de l’avènement de la culture numérique ? Quels sont les enjeux et les défis des espaces émergents?
Et, enfin, comment les territoires physiques et numériques cohabitent-ils, comment s’interpénètrent-ils ? Quel est le nouveau récit de l’espace dans le monde documentaire ? Bienvenue dans ce numéro spécial sur l’espace et bonne lecture !
2 septembre 2011
La mémoire est essentielle à notre appréhension du futur. Or, les technologies numériques transforment la mémoire matérielle : tantôt elles décuplent ses capacités, tantôt elles constituent un obstacle à la pérennité et à la circulation libre et ouverte des informations. Dans le contexte de l’hyperdocumentation et de l’essor du soi quantifié qui nous amène à consigner chaque événement, chaque fait de nos existences, les conditions de la collecte, de l’exploitation et de la sauvegarde de nos données personnelles, nouvelle épiphanie du Web, sont en question.
La mémoire est liée à l’essence et à l’identité humaines et elle représente une composante nécessaire à la planification du futur. Suivant les travaux de Dan Schacter, chercheur à Harvard, la mémoire des événements passés, justement parce que cette fonction est plastique et approximative, permet la construction créative, la simulation du futur nécessaire à la prise de décision au présent :
One of the reasons that memory may be hazy and flexible, according to Schacter, is that the vagueness and the malleability allow for a constructive approach to simulating the future. This ability, in turn, is crucial to any sort of meaningful decision making. We have to be able to visualize what will happen, be it in the next few minutes or the next few months or even the next few (and not so few) years in order to decide on and commit to a proper plan of action in the present. And according to Schacter, one of the main reasons we are able to do this is because of our memory for past events.
Quel sera le futur de cette mémoire essentielle à l’anticipation du futur? La fonction cognitive s’appuie sur la mémoire matérielle en tant que technologie du livre ou numérique. Qu’elle soit cognitive ou matérielle, la mémoire est bousculée. À l’ère de l’hyperdocumentation, de la quantification de soi, des capteurs sur le corps en intégral, jusqu’où ira-t-on dans la fabrique de la mémoire? Est-on en mesure d’atteindre une forme de Total Recall, d’après le titre du livre écrit par Gordon Bell et Jim Gemell, préfacé par Bill Gates avec cette phrase accrocheuse : « Imaginez votre vie accessible en un clic »?
Ni science ni fiction, cet essai raconte le projet d’une équipe, rassemblée autour de Gordon Bell, qui cherche à réunir les conditions technologiques de la documentation totale, de l’écosystème de soi, un guide pour la survie numérique de soi. La mémoire humaine est si défaillante. Et nous sommes devenus des êtres numériques qui pratiquons avec une relative insouciance, parfois même avec entrain, l’enregistrement de nos existences. Notre mémoire est défaillante et, si Facebook alimente la culture du lifelogging, le réseau social n’est pas une solution, c’est-à-dire un système adéquat pour stocker, organiser l’ensemble de nos activités, photos, messages, productions en tout genre afin qu’ils soient durables et repérables. Le programme de recherche MyLifeBits de Gordon vise à constituer une série d’applications associées à une base de données pour le stockage des e-souvenirs (souvenirs électroniques?).
À côté de cette proposition, les articles qui portent sur ce qu’on appelle the quantified self se multiplient. Fred Cavazza définit la quantification de soi comme « la pratique consistant à collecter des données personnelles et à les partager ». Déjà, on constate de nombreux projets et des entreprises qui offrent des outils et des applications souvent mobiles dédiés à cette pratique.
Ces ressources collectent, traitent, archivent de vastes quantités de données concernant l’humeur, le corps, les habitudes, l’argent, le suivi des tâches, l’activité sportive ou sexuelle, etc., toutes les informations qui, en somme, peuvent être quantifiées dans le cours d’une vie, souvent à l’aide de capteurs biométriques. On peut consulter le guide du self-tracking (http://quantifiedself.com/guide/) qui répertorie les projets et les outils.
Ces informations sont ensuite partagées sur les réseaux sociaux pour le plaisir, pour la comparaison ou pour motiver les participants. En outre, les fournisseurs analysent ces données et complètent leur offre de services en proposant des conseils, des recommandations, des pistes d’amélioration.
Les avantages d’aménager cette collection de soi? Les adeptes de ce mouvement voient en cette tendance un potentiel énorme pour améliorer la performance humaine en matière de santé, d’éducation, de productivité. La possibilité de mieux connaître le profil et les comportements de consommateurs suscite également un intérêt très vif. Mais on le fait aussi pour l’expérience et pour la postérité, pour une certaine conquête de l’immortalité.
Cette prédiction qui suggère que notre vie sera bientôt à la portée d’un clic n’est pas si extravagante. À mesure que les outils d’enregistrement (image, vidéo, audio, texte, Web) deviennent plus économiques, légers, conviviaux, accessibles, l’être culturel saisit les occasions qui s’offrent à lui de fixer les événements et la représentation des personnes qui l’entourent sur un support. Il en est ainsi depuis toujours à travers les diverses formes du journal intime. Récemment, l’amélioration des technologies de collecte et de partage, la présence d’organisations offrant de tels services, l’expansion de la mémoire informatique, une disposition croissante aux interactions et à l’exposition de l’intime ont permis d’envisager le développement de cette collection sociale de nos données personnelles.
Désormais, cette condition qui nous dispose à consigner les traces des choses nous reliant au monde pour en témoigner immédiatement ou à travers le temps s’intensifie et s’accélère pour atteindre des proportions qui donnent à penser que nous participerons bientôt à l’âge de la mémoire totale.
Les possibilités de la documentation totale sont intrigantes et, au-delà des promesses de la performance et de la productivité décuplées, de l’ultime connaissance de soi et du consommateur que font miroiter les auteurs, celles-ci suscitent de multiples interrogations : Comment construirons-nous notre identité d’« êtres en tant que documents »? Qu’adviendra-t-il des liens que nous entretenons avec nous-mêmes, avec les autres et avec le monde dans un contexte d’hyperdocumentation? Comment distinguerons-nous les informations et les relations significatives de celles qui ne le sont pas dans la masse de données? Nous connaîtrons-nous mieux? C’est pourtant le pari que l’on peut faire puisque notre stock d’événements passés sera plus riche et plus précis que jamais, et que cette base de données devrait faciliter l’exploration génétique des créations, tout comme nos stratégies décisionnelles, notre maîtrise de l’environnement et de l’avenir.
Mais on peut se demander quels sont les obstacles, les risques associés à la création d’un écosystème de données personnelles exhaustif. Quels sont les périls de la mémoire totale?
1. Les inforiches de la mémoire. Les visionnaires de la quantification de soi parient sur le fait que le coût de la mémoire informatique diminue toujours et que l’on devrait avoir suffisamment de bits à bon marché pour archiver nos données. Mais le fait est que, si l’on archive par le biais de vidéos, qui exigent une grande quantité d’espace, il y aura un coût que les mieux nantis seuls pourront s’offrir. Les enjeux touchant la fracture numérique de la mémoire, et plus seulement la question de sa fragmentation, deviendront préoccupants : qui aura les moyens d’un traitement et d’une postérité des marqueurs de sa présence?
2. Le contrôle politique. La menace ici n’est pas de l’ordre de la constitution de l’écosystème personnel, mais du danger que pourraient représenter des organisations privées ou des gouvernements malveillants qui voudraient disposer de ces lots de données personnelles ou publiques et s’en servir contre la volonté du citoyen. Il n’existe pas encore de barrières de protection législatives pour éviter que la sphère privée s’approprie ces données.
3. Le paradis infonuagique du propriétaire. Accessibles de partout, nos données nous échappent pourtant : elles sont notamment stockées dans le nuage chez des mégahôtes (Google, Facebook, Twitter, Apple) qui peuvent ensuite monnayer l’accès et l’exploitation des renseignements à d’autres fournisseurs de services, des annonceurs par exemple. Ces infrastructures propriétaires ne garantissent pas l’accès libre et ouvert, ni la pérennité des contenus ou des renseignements personnels ou publics qu’ils détiennent.
4. Les données individuelles négligées, désorganisées et perdues. La production de contenus est colossale et d’une diversité extrême. Qui va choisir et comment allons-nous nous souvenir dans une perspective patrimoniale? Les notions de valeur, d’autorité, de source se déplacent, avec des conséquences sur la transmission des savoirs et des biens culturels dont on ne peut pas encore évaluer la portée. Les données individuelles contribuent déjà à rendre de nombreux contenus plus significatifs et à enrichir l’information. Allons-nous préserver ces mémoires personnelles?
5. L’habilitation à la gestion de la mémoire. Actuellement, on peut penser que les gens et les collectivités ne sont pas en mesure de manipuler et d’archiver les données de façon autonome. Les compétences associées à la littératie de l’information ne sont pas en place pour permettre une documentation individuelle et collective sécuritaire, efficiente, ouverte, durable.
Une voie pour éviter ces écueils et favoriser la quantification libre, ouverte et pérenne du quotidien serait celle offerte par le mouvement Open Data. Ainsi, comme le suggère Emmanuel Gadenne, cofondateur de QuantifiedSelf Paris :
la capture des données par le citoyen représente l’avenir de l’Open Data. Des premiers résultats statistiques sont d’ores et déjà disponibles. Ainsi sur le site CureTogether, à partir de questionnaires aux patients, il a été possible de déterminer les traitements médicaux et les méthodes alternatives qui sont les plus efficaces, pathologie par pathologie.
Il s’agirait alors de constituer ou de reconstituer les données publiques, municipales, gouvernementales, etc., telles qu’elles sont recueillies par des citoyens, pour obtenir des réponses à différentes questions et créer un abri pour les données qui soit apte à préserver leur accessibilité et leur intégrité.
En outre, la participation des archives et des bibliothèques devrait être associée à ces projets. Cette révolution des données pourrait requérir que les institutions de mémoire prennent en charge les documents privés, les collections vivantes de cette quantification du quotidien, les contenus créés par les individus et leurs communautés. Probablement que le concept de patrimoine s’en trouvera révisé. Mais ces collections sociales et ce patrimoine citoyen appartiennent à l’identité collective et au bien commun puisqu’ils contribuent déjà à donner du sens aux transactions d’informations sur les territoires numérique et physique. La sauvegarde de ces données devrait être assurée par les bibliothèques, suivant les connaissances, une certaine tradition, les normes et les standards ouverts, l’art des métadonnées et les riches pratiques des milieux de la documentation.
Dans cette veine, Olivier Ertzscheid propose, pour l’avenir de la mémoire, de faire un retour aux fondamentaux:
Les sociétés humaines, les « civilisations » se construisent sur de la mémoire. Sur une mémoire partagée et rassemblée et non sur des fragments mémoriels largement « partagés », en permanence « disséminés », épars. Le seul vrai projet pour civiliser l’Internet serait d’empêcher cette priva(tisa)tion de nos mémoires, de nos mémoires intimes, de nos mémoires sociales, de nos mémoires culturelles. Des bibliothèques y travaillent, avec le dépôt légal de l’Internet, avec le Hathi Trust pour la numérisation des œuvres libres de droits, y compris même en archivant la totalité de Twitter. Elles essaient. Elles tâtonnent encore parfois. Mais elles ont compris. Pas de mémoire sans archives. Pas d’oubli sans traces effaçables. Pas de civilisation sans patrimonialisation pensée. Le temps de cerveau reste disponible. Le temps d’accéder à nos mémoires est compté. Nous seuls en sommes comptables. Sauf à considérer que …
Collecter, organiser, indexer, stocker, sauvegarder représentent un labeur prodigieux: comment le faire pour nos données, archives, photos, textes, statuts, nos récits, notre livre à soi? Il se pourrait que, dépourvus de cette science de la mémoire, nous nous trouvions quelque peu égarés et pourrions bien avoir besoin de ce bibliothécaire de soi pour réussir (le document de) notre vie. Et alors, comme nous aurons participé à la production des contenus, nous devrions participer à ce processus de gestion et d’archivage de nos productions tout en prenant la décision d’entrer vivants dans les collections de notre bibliothèque publique ou du centre d’archives. Et, avant de mourir, nous prendrons bientôt des dispositions, comme avec nos organes, afin de donner aux institutions scientifiques ou publiques l’autorisation d’utiliser nos données.
Les bibliothécaires et les archivistes pourraient être promis à un grand avenir en tant que complices de notre vie en documents, comme formateurs pour nous guider à travers les projets publics ou ceux de l’Open Data pour le bien de nos données, comme artisans d’un contexte et d’un sens pour nous et ceux qui nous succéderont, comme gardiens de la mémoire de notre projet numérique inscrit dans une trame que nous arriverons à visualiser au sein d’un avenir planifié peut-être, avec une clarté et une distinction nouvelles.
| La photo Photographers par Thomas Hawk est sous licence cc-by-sa source : Flickr|
2 septembre 2011
Bien sûr, impossible de prédire l’avenir. Mais des tendances, elles, sont déjà observables. Pour les collaborateurs à ce dossier, notre futur informationnel sera résolument transformé par l’atomisation, la mobilité, l’hyperdocumentation et la ludification.
2 septembre 2011
Argus a 40 ans. Quarante ans de rédaction et d’édition bénévoles et passionnées par des bibliothécaires engagés dans l’avancement de leur profession. Ainsi qu’en témoignent les archives, Argus a maintenu tout au long de ces décennies un souci constant d’être la tribune permettant à notre communauté professionnelle d’échanger et de réfléchir sur les enjeux de l’heure, qu’il s’agisse du projet de loi 250 ou de la Loi sur le développement des entreprises québécoises dans le domaine du livre, de l’arrivée du cédérom ou du livre numérique. Avec ce premier numéro du volume 40, nous réitérons cet engagement d’Argus comme espace d’échange, de débat et de réflexion des professionnels québécois de l’information.
Nous avons en outre profité de ce numéro anniversaire pour déployer une nouvelle facture graphique, travaillée depuis quelques mois avec un illustrateur, Clément de Gaulejac, et une graphiste, Martine Maksud, de nouveaux collaborateurs de la revue.
Le fonctionnement de l’équipe d’Argus a lui aussi été revu afin de lui conférer la plus grande ouverture possible, tout en visant un climat de « salle de rédaction », un atout à notre avis essentiel dans la production de numéros cohérents, riches et originaux. Surveillez vos courriels et nos présences en ligne, pour nos appels à participation, destinés à ouvrir grand les portes du comité de rédaction à tous ceux qui souhaitent être de l’aventure, et ce, à chaque numéro.
Le futur
En cette époque où le numérique occupe une place sans cesse grandissante dans nos vies, il n’est pas difficile de sentir que nos sociétés, notre profession, nos usagers, nos villes et jusqu’à notre propre façon de penser sont en complète transformation.
Pour beaucoup, cela semble être une incroyable exagération. Et à lire ce qui se disait à l’époque de l’arrivée de la radio, du téléphone et du cédérom, il est tentant de balayer du revers de la main ce type de discours, hâtif à comparer la révolution numérique que nous traversons à la révolution industrielle.
En vérité, ce qui sera retenu de cette révolution numérique dans l’histoire de l’humanité ne peut être évalué alors même qu’elle se produit.
Cela dit, s’il y a quelque chose que le numérique a révolutionné, c’est bien l’organisation et la transmission de l’information, et ce, pratiquement par définition. Et il s’agit précisément de ce qui auparavant relevait d’une famille assez restreinte de professions : éditeurs, bibliothécaires, libraires, archivistes, imprimeurs…
Pour ce numéro d’Argus, nous nous sommes donc demandé comment se dessinera le futur informationnel de la société? Et quel rôle y jouerons-nous?
Le pari d’écrire sur le futur est risqué parce que l’avenir est incertain certes mais aussi parce que l’être humain est assez mal équipé pour faire des prédictions. En dépit de ces conditions, nous avons tenté d’explorer quelques pistes de prospectives avec un pied dans la réalité de cette société de l’information en mutation et l’autre parmi les tendances qui se dessinent concernant l’espace, les usages et les services dans le monde de la documentation. Nous avons traité le sujet avec gravité mais sans se prendre trop au sérieux, et pour cause! Nous espérons que cette édition stimulera votre réflexion et votre désir de contribuer positivement au changement, à travers une démarche innovante, et (surtout en fin de numéro…) sourire.
Bienvenue dans cette édition spéciale sur le futur!
2 juin 2011
Depuis le dernier numéro, nous avons pris la barre d’Argus avec la conviction que nous allons contribuer avec vous à l’écriture d’une narration et d’une vision nouvelles pour les bibliothèques et les bibliothécaires en ces temps agités. Les questions se bousculent : la bibliothèque à venir, qu’elle soit physique et/ou numérique, constitue-t-elle un centre de culture communautaire durable? Un espace social d’expérience, de création, de recherche, de transaction d’idées, de rencontre et d’interaction pour les citoyens autour de l’univers documentaire? Un environnement participant à l’habilitation des gens face aux technologies numériques? Une sphère publique fondée sur l’ouverture, l’inclusion, l’humanisme et le pragmatisme? Voici autant de modèles possibles à explorer, car la bibliothèque est un concept bien plus grand que le lieu, plus diversifié et plus ramifié que le réseau des connexions qu’elle trace sur le Web.
Ces questionnements verront à s’inscrire dans une version renouvelée d’Argus, car il importe de proposer un contenu actuel et de qualité, en élargissant et en facilitant l’accès à l’information pour les professionnels, par l’entremise d’une revue qui soit disponible sur papier aussi bien qu’en ligne. Argus sera ainsi plus apte à conquérir un nouveau lectorat, notamment du côté des plus jeunes de la profession.
Suivant ce point de vue, nous avons pris l’initiative d’élaborer un plan d’action qui a été reçu favorablement par le conseil d’administration de la Corporation des bibliothécaires et qui pave la voie d’une refonte de la revue en phase avec les impératifs actuels de l’édition, les attentes du milieu et les exigences budgétaires. Cette refonte est envisagée à partir des quatre axes suivants : affirmer une ligne éditoriale plurielle, ouverte, collaborative; améliorer la présentation graphique et l’identité visuelle de la version papier; élargir la diffusion en procédant à la mise en ligne de la revue; réaliser la numérisation des archives d’Argus.
Afin d’installer cette présence physique et numérique de la revue avec son contenu actualisé, nous désirons solliciter davantage de contributeurs canadiens et internationaux, de même que des autorités issues de diverses disciplines. Nous allons également recruter et impliquer, de façon plus tangible, de nouveaux membres pour le comité de rédaction, qui constitue déjà une des forces de la revue. Ces changements visent à faire de cette revue une instance plus attentive aux mutations de la société de l’information vers la société des relations et à l’impact des différents domaines de la connaissance sur l’univers documentaire. Ces changements prendrons effet progressivement, et nous pouvons déjà mentionner que la refonte graphique d’Argus sera effective dès le prochain numéro, qui marquera également le 40e anniversaire de la revue.
***
Nous sommes heureux de vous présenter dans ce numéro un dossier étoffé sur la médiation. Le thème est sur toutes les lèvres dans les milieux culturels. Dans notre contexte, la médiation est entendue comme une approche sociale du service en bibliothèque visant à favoriser des rencontres et des expériences entre les gens et les documents, ou simplement entre les gens, et qui engage la participation de tous. Elle se décline à travers une diversité de récits dans les murs, hors-les-murs, et sur le Web comme une conquête renouvelée.
Nous avons demandé à Xavier Galaup, qui explore cette thématique de longue date, d’introduire et de piloter ce dossier. Des médiateurs de différents horizons apportent leurs propositions originales touchant le métier : la médiation à vélo, la création littéraire, le numérique, les collections vivantes, les publics plus difficiles d’accès.
Autour de cette thématique de la rencontre, nous vous invitons à réagir (sur notre page Facebook, tiens !) au billet d’humeur de Luc Jodoin sur les réseaux sociaux. La porte s’ouvrira aussi sur la nouvelle Bibliothèque de la Faculté des Sciences à l’Université de Genève qui vient d’être rénovée avec les promesses des espaces du 21ième siècle.
20 janvier 2011
Le Web 2.0 en bibliothèques : quels services? quels usages? Sous la direction de Muriel Amar et Véronique Mesguich. Éditions du Cercle de la Librairie, 2009.
Avant même la lecture de l’ouvrage, quatre éléments me semblaient compromettre l’intérêt de ce projet. D’abord le titre mettant en vedette le « Web 2.0 », alors que cette expression est en décalage par rapport à l’usage maintenant généralement adopté de « Web social », qui souligne ce que ces médias font plutôt qu’un repère ordinal. Ensuite la table des matières, dont la consultation révèle l’absence d’au moins deux des principaux protagonistes de ce courant en France, Silvère Mercier et Lionel Dujol, ce qui relativise d’entrée de jeu l’autorité de l’ouvrage, s’agissant de présenter l’état des lieux. Par ailleurs, il y a inévitablement une déception par rapport aux attentes qui viennent avec une production discutant d’environnement Web et qui se cantonne dans une présence papier : l’absence d’un prolongement numérique rend suspect le projet de l’éditeur et suggère que sa finalité est moins déterminée par un engagement réel et innovant au sein de la profession que par l’effet de mode. Enfin, après les contributions définitives, il y a trois ans (déjà!), de Meredith Farkas et de Nancy Courtney, on pouvait encore se demander si, outre l’utilité incontestable de prendre la parole en français, il était vraiment possible d’arriver avec une présentation inédite du Web social si tardivement. Si les trois réserves initiales mentionnées demeurent intactes, la dernière a été levée à la lecture de l’ensemble.
« Nécessairement collectif », mais pas nécessairement Web, cet ouvrage sur le Web collectif se divise en trois parties. La première propose un survol des technologies sociales canoniques, blogues, wikis, flux RSS, applications composites (mashups), et des usages qui leur sont associés. Le travail de tous les intervenants est soigné, remarquablement bien documenté des points de vue historique, théorique et pratique. Par contre, l’absence de Twitter dans le traitement des réseaux sociaux trahit la difficulté d’être à jour sur ces questions au moyen de l’imprimé. La seconde partie explore la manière dont les « aspects sociaux » de ces nouveaux dispositifs entraînent un renouvellement des fonctions bibliothéconomiques traditionnelles. La troisième partie, consacrée à « la bibliothèque 2.0 », expose des expériences à la fois particulières et exemplaires, menées à l’Université Laval par Pierre Chicoine et relatées par Véronique Delannay à propos de l’Université libre de Bruxelles. C’est ici que des initiatives issues de la bibliothèque publique, largement reconnues et susceptibles d’intéresser tous les milieux, présentées par les protagonistes susmentionnés, auraient pu permettre d’équilibrer et d’étendre la portée de cette exploration. En revanche, c’est aussi dans cette section que l’on peut apprécier la contribution éclairante de Hervé Le Crosnier sur la construction des biens communs, lequel identifie un déplacement significatif dans le rôle de médiateur numérique comme positionnement de la bibliothèque. La bibliothèque s’instituant naguère comme « éditeur » des fonds pour le public, il s’agit désormais pour elle de se positionner comme passeur des données versées par le public, pour la mise en valeur des collections, comme on peut l’observer à travers la mise en place des Flickr Commons.
Cela dit, on regrette aussi qu’une réflexion sur les conditions d’implantation de ces technologies sociales n’ait pas été développée, qu’elle fût associée à la nécessité d’intégrer le Web social à une stratégie Web générale ou de prévoir une démarche de formation professionnelle, dans la mesure où la dimension amicale (user-friendly) de la gestion des contenus et des contenants y est trop souvent surfaite.
20 janvier 2011
Ce numéro d’Argus clôture le cinquième anniversaire de la Grande Bibliothèque. Comme le souligne Marcel Lajeunesse, 2010 aura aussi été l’occasion de célébrer les 50 ans d’existence de la bibliothèque publique moderne, puisque le Service des bibliothèques publiques du Québec a été fondé en 1960. Mais il sera aussi question d’avenir puisque l’entrevue avec Guy Berthiaume présente les orientations actuelles de la Grande Bibliothèque et les défis liés aux enjeux numériques que doit relever la plus importante maison documentaire québécoise. L’un de ces enjeux consiste en l’élargissement de l’accès à l’ensemble de la population québécoise grâce à l’offre en ressources numériques explorée par Richard Coveney.
La bibliothèque comme lieu propose de nombreux axes de réflexion, autant au niveau de l’architecture des bâtiments que de l’aménagement de l’espace. Comme l’explore Luc Noppen, le Québec a un long historique de conversion d’églises en bibliothèques, opération de sauvegarde du patrimoine qui n’est pas sans apporter son lot de défis. Mathilde Servet nous présente pour sa part le concept de bibliothèque troisième lieu, déjà bien implanté dans plusieurs bibliothèques européennes.
La technologie a pris tant d’ampleur dans nos sociétés qu’il est indispensable, aujourd’hui, que la bibliothèque soit à la fois présente dans les espaces physique et numérique, et que l’espace physique soit lui-même bien intégré aux technologies. Thierry Robert se penche ainsi sur le nouveau rôle des bibliothécaires amenés à développer des outils pour les jeux en ligne, tandis que Christian Liboiron s’intéresse à la question du livre numérique comme véhicule de communauté en bibliothèque.
Ce ne sont là que quelques-uns des articles qui composent ce numéro, notre premier, qui se veut varié et en phase avec les enjeux de la profession! Bonne lecture!
20 janvier 2011
Aujourd’hui, les Montréalais n’occupent pas seulement le territoire géographique délimité par leur arrondissement et la Ville de Montréal. Les derniers résultats de Statistique Canada indiquaient, en 2009, que 80 %1 des Montréalais de 16 ans et plus occupaient à des fins personnelles ce territoire numérique qu’est le Web. C’est une hausse de 73 % par rapport à 2007.
En d’autres termes, les Montréalais accèdent à des services en ligne, recherchent et partagent des informations, créent du contenu et interagissent entre eux2. Ils se tournent vers les ressources en ligne pour trouver lecture, musique, film et autres divertissements parce qu’il existe une telle offre culturelle Web, de plus en plus disponible et accessible.
Dans cet environnement numérique, le Web social est pensé comme une passerelle qui permet d’amener la bibliothèque aux gens et les gens à la bibliothèque, pour ceux, car ce n’est pas le cas de tous, qui veulent encore s’y rendre.
Le Web social à la Ville de Montréal a été implanté fin 2008 par le développement d’une trousse d’outils corporatifs internes : un premier wiki, le blogue Espace B, conçu comme un webzine, ainsi qu’un univers Netvibes. Quelques outils externes, tels que des comptes Facebook, Twitter, Flickr, YouTube, se sont ajoutés.
2009 a constitué une année d’expérimentation accompagnée d’initiatives sur le plan de la formation des bibliothécaires avec, en outre, une opération de sensibilisation qui a pris la forme du Colloque Bibliothèques de Montréal 2.0. La migration du wiki sur la plateforme de MediaWiki a été entamée avec l’objectif d’en faire un véritable intranet.
2010 représente une année de consolidation, par le biais d’une stratégie pour le Web social permettant d’installer une vision plus claire. Cette vision est celle d’une présence innovante des BPM3 grâce à une identité numérique forte aux côtés des leaders de la communauté des médias sociaux de Montréal, avec lesquels un dialogue tente de s’établir. Il s’agit, par ailleurs, de faire croître la culture de la collaboration au sein du réseau, afin d’étendre le rayonnement des BPM et leur impact local.
Cette conviction a été renforcée par les résultats qui ont émergé de l’enquête menée en juin dernier sur l’utilisation du Web social.
Le 22 juin dernier, une enquête sur l’utilisation du Web social dans les bibliothèques a été lancée par l’entremise d’un questionnaire envoyé aux 43 bibliothèques et au bibliobus du réseau. Toutes ces organisations ont répondu.
L’outil gratuit SurveyGizmo 3.0 a servi à construire le questionnaire en ligne, à le diffuser et à récolter les données. Le questionnaire contenait 24 questions regroupées sous les thèmes suivants :
Les objectifs de l’enquête étaient les suivants :
Les résultats indiquent que 27 % des bibliothèques du réseau ont créé un compte Facebook, soit 12 bibliothèques. Parmi ces bibliothèques, quatre détenaient plus d’un compte.
On peut considérer que ceci souligne une présence encore timide. En revanche, en 2009, une enquête menée par Baromètre multiple-media enquête menée par Baromètre multiple-media auprès des organisations québécoises indiquait un taux de pénétration de 12 %. Par conséquent, si on compare ces résultats, ceci signifie que les BPM devancent les organisations québécoises en général en ce qui concerne l’intégration à Facebook.
Une seule bibliothèque (Ahuntsic), outre le corporatif, avait jusqu’à ce jour ouvert un compte Twitter. Ce qui est moins que les entreprises québécoises du Québec, qui ont intégré Twitter à leur stratégie de marketing dans une proportion de l’ordre de 6 %, selon la même firme (Baromètre multiple-media).
Une bibliothèque, Plateau-Mont-Royal, a créé un blogue de projet pour permettre aux adolescents d’échanger avec un auteur en résidence.
Pour 95,5 % des bibliothèques interrogées, les médias sociaux sont perçus comme des outils importants pour la promotion de la bibliothèque. C’est une donnée qui rejoint les autres sondages, aux États-Unis et en Europe, quant à la perception du potentiel des médias sociaux en matière de promotion.
À la question sur l’usage des médias sociaux, la promotion des services de la bibliothèque et des services spécifiques aux jeunes vient en tête.
Les autres usages proposés ont une importance moindre, quoique significative :
Les raisons les plus souvent invoquées pour limiter le développement des médias sociaux sont :
On apprend également que la maintenance des médias sociaux en bibliothèque est assurée dans 54 % des cas.
Fait surprenant, la majorité des bibliothèques (60 %) consacrent moins d’une heure par semaine à la maintenance de leur compte. 26,7 % ont répondu que la gestion de leur site prenait entre 1 et 2 heures, alors que 2 bibliothèques ont déclaré qu’une journée était allouée à la maintenance.
Par conséquent, ces résultats indiquent une charge relativement légère, qui contraste avec l’affirmation selon laquelle le temps représente un obstacle à l’intégration des médias sociaux. Mais cela peut évidemment signifier que les gens sont disposés à en faire davantage, alors que les conditions ne s’y prêtent pas.
Les bibliothécaires ont, dans la majorité des cas, la charge d’entretenir les médias sociaux.
77 % des bibliothèques se sont montrées intéressées à recevoir une formation sur les outils du Web social. Facebook vient en tête (44 %), suivi des outils de veille dans une proportion de 30,8 %. Enfin, Twitter reçoit un timide 24,6 %, qui donne à penser que le microblogage n’est pas encore perçu comme un outil de promotion stratégique.
D’après les commentaires, les répondants souhaitent aussi une formation sur les blogues destinés à des clientèles particulières (clubs de lecture, ados, etc.).
75 % des bibliothèques ont répondu favorablement à une participation à un comité Web social réseau, qui permettrait un partage des points de vue quant aux attentes et aux besoins en matière de marketing, de développement et de formation.
À la lumière de ces résultats et du bilan des différentes initiatives menées jusqu’à ce jour, il a été décidé de mettre en place un plan d’action pour assurer la consolidation du Web social, tant sur le plan corporatif que local.
Plus généralement, il est apparu que le Web social constitue un service utile et stratégique, qui requiert une réflexion de gestion qui doit s’inscrire dans une planification plus globale du Web et des orientations de l’organisation.
Marie D. Martel est conseillère en ressources documentaires à la Direction associée des bibliothèques de Montréal.
Sylvie Passerini est bibliothécaire à la Direction associée des bibliothèques de Montréal. Elle est, entre autres, coresponsable du WikiBPM, l’Intranet des bibliothèques publiques de Montréal.
20 janvier 2011
Dans cette entrevue, Guy Berthiaume, président-directeur général de Bibliothèque et Archives nationales du Québec, brosse le tableau au présent de cette institution et de son inscription dans la sphère culturelle, qui embrasse désormais celle de la culture numérique. Il nous fait part de la vision qu’il entretient et des défis que représente l’émergence du livre numérique et du Web social pour la plus importante maison documentaire québécoise. En poste depuis plus d’une année, le nouveau maître des lieux partage avec nous ses sources classiques et ses lectures.
Marie D. Martel : Comment voyez-vous l’avenir de BAnQ?
Guy Berthiaume : Nous avons été invité par le Ministère à revoir notre plan stratégique, qui s’étendait sur trois ans, ainsi qu’à réaliser une remise à niveau budgétaire importante. Comme je suis entré en fonction au milieu de la première année du plan, nous en avons profité pour définir un énoncé de vision en cinq pôles.
Le premier de ces pôles vise à installer une vision de BAnQ en tant qu’institution définie comme un carrefour culturel. Nous sommes l’institution culturelle la plus importante au Québec, dans la mesure où BAnQ reçoit la plus grande part budgétaire entre toutes les institutions culturelles. Or cette position avantageuse va aussi de pair avec des obligations dont nous avons une conscience aiguë. Dans ce contexte, BAnQ veut être au cœur de la mission du Ministère. Bien sûr, BAnQ est d’abord une institution documentaire, mais elle œuvre largement en partenariat avec tous les acteurs du milieu culturel québécois. Être au centre de la vie culturelle, être cette plaque tournante de la culture, c’est cela, être un carrefour culturel, et cette dimension revêt pour nous une importance capitale.
La seconde caractéristique de notre vision consiste à nous positionner comme institution de mémoire. Ayant la responsabilité des archives et de la bibliothèque nationales, nous avons comme mandat d’être la mémoire du Québec, d’être présent dans tout le Québec, de représenter la diversité culturelle qui s’y déploie et d’en faire la promotion.
Nous sommes aussi, en troisième lieu, une institution de savoir à travers nos fonctions documentaires en tant que bibliothèque publique, bibliothèque nationale et archives. Ceci, à mon sens, doit passer par une collaboration très étroite avec tous les milieux engagés dans la promotion du savoir, et notamment, il va sans dire, le monde de l’éducation. Nous avons entrepris de collaborer de façon plus étroite avec ces milieux et avec le ministère de l’Éducation, la Commission scolaire de Montréal ainsi que les universités avec lesquelles nous avons déjà conclu deux partenariats, soit l’UQUAM et l’Université Concordia. Cette approche vise davantage à mettre en place des relations plus structurées dans le cadre de programmes qui prévoient le recours à la bibliothèque ou aux archives, au lieu de reposer seulement sur la visite ou la fréquentation des lieux par les groupes scolaires.
En tant qu’institution de savoir, nous souhaitons aussi nous attaquer à la problématique de la littératie. Il existe un sérieux problème d’analphabétisme au Québec, dans la mesure où près de la moitié des citoyens n’ont pas un niveau de compréhension des textes suffisant pour bien interpréter un mode d’emploi, par exemple. Lorsqu’on me fait valoir que c’est un problème qui affecte tout l’Occident, je réponds que le fait qu’il s’agit d’un enjeu occidental ne justifie pas qu’on fasse l’économie de s’en occuper ici. Être une institution de savoir, par conséquent, consiste à la fois à tisser des liens avec les universités mais aussi, de manière tout aussi fondamentale, avec le milieu de l’éducation, pour favoriser le développement de la littératie. À mon sens, cela fait partie de l’essence même de la bibliothèque publique.
Le quatrième pilier de notre vision consiste à être une institution engagée dans les voies de l’avenir, en étant notamment à la fine pointe des technologies. Nous avons eu la chance d’être créé il y a cinq ans, au moment où tous les nouveaux moyens étaient en pleine éclosion, et nous souhaitons maintenir cette position d’avant-garde.
Enfin, BAnQ veut être une institution communicante, en faisant mieux connaître ses activités et ses réalisations. Nous en sommes à cette étape de notre développement. Nous avons été très sollicité par les fusions successives et quasi brutales avec la Bibliothèque puis les Archives nationales. Maintenant, nous devons nous ouvrir vers l’extérieur, grâce à nos partenariats et à nos divers modèles de diffusion.
Plus particulièrement, quels sont les grands axes stratégiques qui vont orienter le développement de cette institution dans les prochaines années?
Le premier axe vise à développer l’offre numérique, numériser, acquérir des bases de données, des livres numériques; l’offre numérique est le premier travail à faire, car il ne faut pas oublier que la Grande Bibliothèque et BAnQ sont au service de l’ensemble du Québec. Le numérique a ceci d’extraordinaire qu’il donne accès aux documents à tous les Québécois au même moment, en temps réel, en abolissant l’obstacle des espaces. Nous pourrions multiplier les prêts interbibliothèques ou entre bibliothèques, nous ne serons jamais en mesure d’offrir des services aussi rapidement et équitablement qu’en développant notre offre numérique. Ceci est essentiel aujourd’hui pour toute bibliothèque dans le monde.
Le deuxième axe que nous allons mettre de l’avant est le développement de notre mission culturelle. J’ai évoqué l’importance de ne pas être en vase clos et de développer nos activités en intégrant la totalité du monde culturel. En 2010, la bibliothèque n’est pas exclusivement une collection de livres. C’est un lieu de culture, et ce statut, j’entends bien l’assumer, le revendiquer et le développer de façon plus précise.
Je veux aussi développer notre mission éducative avec les universités et l’institution sœur Télé-Québec, qui se trouve dans le giron du ministère de la Culture et de la Condition féminine. Nous avons connu une expérience fort réussie cette année avec la série de conférences sur la Révolution tranquille, conçue avec l’UQAM, notre premier partenaire universitaire. Les conférences se tiennent ici, à la Grande Bibliothèque, et connaissent un succès considérable avec des salles combles tous les soirs. La captation des conférences, pour diffusion sur le Canal Savoir, multiplie le nombre de personnes qui peuvent voir ces conférences. Nous avons profité d’un beau rayonnement avec cette série, et une exposition qui circulera à Québec et à Montréal est en train d’être montée sur le thème de la Révolution tranquille. Voilà un exemple de rayonnement culturel fort intéressant.
Un troisième axe que l’on pourrait juger auxiliaire, mais crucial à mon sens, constitue l’accroissement de nos revenus autonomes. Nous vivons une situation budgétaire difficile, et la capacité de BAnQ de réaliser sa vision, sa mission, comme on vient d’en parler, va passer par une augmentation de ses revenus autonomes. Ceci doit être présent dans les axes de développement.
Il y a plus d’une année désormais que vous êtes en poste, quels ont été les défis et les accomplissements les plus significatifs?
Sur le plan personnel, le défi, pour moi qui arrivait du milieu universitaire, a été d’apprendre et de comprendre le fonctionnement de BAnQ, sa logique, son karma. Cette institution très complexe comporte une bibliothèque publique d’envergure, avec toutes ses ramifications, une bibliothèque nationale, avec cette dimension capitale qui se rattache à la fonction de mémoire et de réseau, ainsi que neuf centres d’archives, enrichis d’une antenne à Gaspé. J’ai profondément aimé ce défi, je m’y suis consacré de façon sérieuse et studieuse. Je ne souhaitais aucunement me lancer dans l’exercice de redéfinition du plan stratégique de vision, par exemple, avant de m’être astreint, au cours de l’été, pendant les trois ou quatre premiers mois, à visiter nos centres, à rencontrer les gens et à m’imprégner de la culture de l’organisation. L’expérience a été extraordinaire.
Sur le plan institutionnel, le défi de l’année, même si nous sommes toujours plus enclin, par nature, à parler de culture et de littérature, a été le retour à l’équilibre budgétaire. Beaucoup d’énergie a été requise de ma part, mais aussi de tous, car j’ai souhaité que cet exercice mette l’ensemble du personnel à contribution. J’ai misé de manière importante sur la communication avec les employés, je les ai mis au défi de suggérer des pistes de solution, dont plusieurs se sont avérées porteuses et ont été retenues. Nous avons eu à faire des choix déchirants, dont la réduction des heures d’ouverture, et jamais je ne pourrai qualifier cette expérience d’agréable, mais tout le monde a été mis à contribution. C’est à ce titre une expérience réussie, réussie collectivement. Plus précisément, le choix de réduire les heures d’ouverture en était un de quantité ou de qualité. Nous aurions pu garder la bibliothèque ouverte le même nombre d’heures mais avec moins d’employés, ce qui signifiait une qualité d’échange moindre, des files d’attente et un service de qualité inférieure. Nous avons choisi de réduire et d’offrir un service d’une qualité digne de la confiance que les gens nous témoignent. Je continue de penser et d’espérer que cette situation est temporaire et que nous pourrons remettre les heures d’ouverture à l’amplitude exceptionnelle que nous avions, de 10 h à minuit. Mais c’est notre choix et nous l’assumons collectivement pour l’instant.
Parmi les succès que nous pouvons revendiquer cette année, il en est un à l’échelle internationale : le remodelage du Réseau francophone numérique, auparavant le Réseau francophone des bibliothèques nationales numériques. Nous avons refait la gouvernance, j’ai moi-même été élu secrétaire général du RFN; nous lui avons donné un second souffle, une deuxième vie, et nous pouvons en être très fier. Bien sûr, d’autres partenaires ont joué un rôle, mais BAnQ a été la bougie d’allumage dans ce processus.
Nos partenariats avec les universités sont également un des beaux succès de l’année, non seulement parce qu’ils fonctionnent, mais parce qu’il s’agit là d’un bon exemple de ce qu’une bibliothèque publique peut faire avec ses partenaires en matière de diffusion d’idées, d’informations et comme lieu de débats. Ainsi, si l’on reprend l’exemple de la série sur la Révolution tranquille, à travers cet exercice, on ne parle pas seulement d’histoire mais de notre actualité. Les gens s’appuient encore aujourd’hui sur l’héritage de la Révolution tranquille pour leur gouverne. Cette référence constitue véritablement un paradigme, en discuter fait partie de notre mission, qui consiste à être un lieu citoyen par excellence.
Dans les succès d’estime, les célébrations de la visite de notre trois millionième visiteur, en décembre avec Dany Laferrière, et de notre cinquième anniversaire, en avril avec le premier ministre, se sont avérées des moment dignes de mémoire. BAnQ/La Grande Bibliothèque a pu faire mieux connaître ses réalisations, poursuivre son cheminement favorable dans l’imaginaire des gens et en faire un motif de fierté pour les Québécois et les Montréalais.
Un dernier succès a été de remettre de l’avant notre vocation d’être la bibliothèque centrale de Montréal. J’y tiens beaucoup. Nous l’avons fait de façon symbolique en remettant la rosace dans nos communications, mais aussi concrètement en accentuant le dialogue avec la Ville à différents niveaux. Notre vocation fondamentale s’étend à l’échelle du Québec, mais il n’empêche que nous sommes la bibliothèque centrale de Montréal, et je veux qu’on en prenne toute la mesure.
Vous avez une formation d’historien de l’Antiquité classique, que vous ont transmise ses auteurs et qui vous habite peut-être encore. On dit que les lectures classiques et l’humanisme de Jefferson ont eu un impact déterminant sur le modèle de la Bibliothèque du Congrès. Est-ce que cette fréquentation des auteurs classiques a une influence sur l’idéal de la bibliothèque auquel vous adhérez?
Je retiens plusieurs choses de ma fréquentation de l’Antiquité, la plus importante étant associée à une réflexion sur l’immuabilité des choses. En effet, même si l’on croit faire face à des phénomènes immuables, il s’avère que tout change, que rien n’est acquis pour toujours. Les Égyptiens ont eu un royaume pendant 3 000 ans, les Romains ont eu un empire florissant pendant 1 500 ans, l’Italie est certainement le plus beau pays du monde, mais elle n’est plus aussi dominante. Il n’y a pas de direction transcendante qui va de l’obscur au clair, du moins bon au mieux. C’est ce que l’exposition sur les éditeurs québécois en temps de guerre montrait clairement, par exemple. À cause des circonstances, les éditeurs étaient amenés à publier une diversité de livres français qui ont provoqué une sorte de pré-Révolution tranquille mais, lorsque la Seconde Guerre s’est terminée, on a remis le couvercle sur la marmite et on est retourné à la grande noirceur.
Il serait donc hasardeux de penser qu’on ne peut revenir en arrière, qu’on ne peut, en tant que culture, pays ou civilisation, régresser. Il y a un effort constant à produire collectivement pour amener le progrès et la flamme.
Dans le même ordre d’idée, à savoir que le monde n’est jamais à l’abri du changement, il ne faut pas être trop inquiet de la menace entourant le livre papier, par exemple. Il faut se rappeler qu’auparavant les gens lisaient sur des supports tels le papyrus ou le vélin. Même si le livre disparaît, ça ne veut pas dire que la lecture, la connaissance disparaîtront. Les choses passent. C’est une philosophie que m’a léguée la connaissance de l’Antiquité.
Sur le plan de la bibliothèque, ma vision est profondément ancrée dans celle de Ptolémée, celle de la bibliothèque d’Alexandrie, dans son caractère d’universalité. Et plus que jamais, aujourd’hui, nous sommes en mesure de réaliser cela grâce aux moyens que le numérique met à notre disposition.
Que lisez-vous en ce moment? Qu’est-ce qui meuble votre table de chevet ou votre portable? Quel type de lecteur ou d’amateur de culture êtes-vous?
J’ai lu récemment L’énigme du retour de Dany Laferrière, qui m’a captivé, ainsi que Ru de Kim Thuy, qui manie avec une grâce remarquable l’alternance des moments lourds et légers, le ton tantôt presque naïf puis poignant.
Mais au moment où l’on se parle, je suis en train lire Je m’appelle Asher Lev de Chaïm Potok, récit d’un jeune juif hassidique des années 50 doté d’un talent hors du commun pour le dessin, quasiment autiste, confronté à l’incompréhension croissante de son père fidèle à la tradition religieuse, qui redoute et méprise la pratique des arts. La tension et la progression de cet affrontement, qui mène à la rupture entre ces deux êtres, font de ce roman une œuvre fascinante.
Aussi, ayant déjà dit que l’Italie est le plus beau pays du monde, j’ai un faible pour la littérature qui concerne cette région, notamment pour l’auteur Andrea Camilleri, dont j’ai lu la presque totalité de l’œuvre.
Par ailleurs, je m’intéresse énormément aux essais qui portent précisément sur la lecture, le livre et son avenir, comme ceux de Robert Darnton, Bruno Racine de la BNF, Umberto Eco. J’ajouterai sous peu à cette liste un ouvrage de Nicolas Carr, The shallows : what the Internet is doing to our brains. Carr procède à l’examen des effets de l’Internet sur le cerveau. Il soutient que nos capacités de concentration et de rétention de l’information s’amenuisent avec l’usage de l’Internet. La question de la transformation des supports de lecture et de notre relation à la lecture me passionne.
Le monde de l’édition et celui de la création littéraire sont en pleine transformation, bousculés par différentes innovations technologiques : livre numérique, ebook, iPad, œuvres interactives, etc. Dans un nouveau blogue qui s’intéresse à ces enjeux, Christian Liboiron affirmait : « Les changements actuels ont lieu à la puissance 10, et il devient donc important pour les entreprises du secteur d’établir des stratégies numériques pour conserver leurs parts de marché et leur présence sur le Web et auprès des lecteurs. » BAnQ dispose-t-elle d’une telle stratégie pour le livre et l’œuvre numériques? Quelles en sont les grandes lignes? Quels sont les obstacles les plus évidents? Par ailleurs, comment prévoit-on préserver les œuvres numériques, les blogues, les sites susceptibles de posséder une valeur patrimoniale?
Selon nous, la question du numérique et de la numérisation représente la voie royale pour remplir notre mandat de la manière la plus achevée et exhaustive qui soit. Comme je l’ai mentionné plus tôt, chaque fois que nous proposons un document numérique, il nous est possible de surmonter les contraintes spatiotemporelles. Ce document devient accessible, en toute égalité, à l’ensemble du Québec, que l’on habite Sept-Îles ou le Plateau.
C’est pour cette raison que nous visons toujours à accroître nos collections numériques. Actuellement, nous disposons de plus de sept millions de fichiers, résultat de la numérisation des collections patrimoniales, de l’achat de licences pour les bases de données de journaux et de périodiques, ainsi que pour les livres numériques. Mais, définitivement, notre stratégie ne consiste pas seulement à numériser ce qui est patrimonial, elle réside aussi dans l’offre de contenus numériques nouveaux et actuels aux usagers, afin de répondre à leurs besoins et à leurs attentes en matière de lecture en ligne.
En ce moment, nous cherchons à trouver une avenue afin de respecter l’esprit de la Loi 51 dans notre approche de l’environnement numérique, bien que techniquement rien ne nous y oblige puisque, comme le livre numérique n’existait pas au moment où cette législation a été promulguée, sa situation y échappe. Mais, dans la continuité de la loi et des pratiques mises en place, il nous semble préférable d’acquérir des livres numériques chronodégradables par l’entremise des librairies, plutôt que de le faire directement avec les éditeurs.
Or aucun libraire ne s’est encore montré suffisamment intéressé à travailler avec les bibliothèques; c’est en ce moment le principal obstacle. Toutefois, nous poursuivons nos discussions à travers le CAREQ, dans le but de développer une solution avec des libraires qui seraient prêts à accepter de créer l’outil permettant aux usagers d’emprunter des contenus québécois. Je ne vous cacherai pas que nous sommes un peu impatients, car nous achetons déjà des contenus français et américains, pour lesquels nous avons des ententes. Le milieu des libraires et des éditeurs d’ici s’est montré relativement lent.
Nous reconnaissons par ailleurs la nécessité de conserver ces contenus libres et publics, que ce soit les sites, les blogues ou les œuvres numériques. Si nous ne le faisons pas, notre mémoire en pâtira et les chercheurs, les historiens et tous ceux qui s’intéressent aux traces de notre société seront privés de matériaux essentiels. Nous travaillons à élaborer une stratégie pour la préservation de ces biens culturels.
Mais avant d’en arriver là, nous devons aussi considérer les sites gouvernementaux, comme nous le faisons en ce moment, en expérimentant, en discutant avec BAC et divers correspondants internationaux au sujet de normes à suivre et à définir. Cependant, le défi est considérable, car nous ne pouvons pas tout conserver et, si nous le faisons, selon quelle périodicité devons-nous le faire… chaque semaine, chaque mois? Les questions sont innombrables.
Lors de la célébration des cinq ans de BAnQ en présence du premier ministre Jean Charest, ce dernier a souligné l’audace et l’innovation de BAnQ en matière de technologies de l’information, en évoquant notamment sa présence sur Twitter. BAnQ est active sur les médias sociaux, vous êtes vous-même sur Facebook, quelle est votre position à l’égard du Web social et des informations qui y circulent? Que pensez-vous de la relation entre bibliothèques et médias sociaux?
Je crois fermement à l’utilisation des médias sociaux comme moyen privilégié de rejoindre nos usagers et le public. À mon avis, le Web 2.0 comporte des possibilités immenses comme lieu d’échange, de discussion, de promotion de la littérature, et plus généralement de la culture. Il n’existe presque plus d’émissions littéraires, on parle peu de livres, même La Presse a renoncé à son cahier « Livres ». J’apprécie l’utilisation par la New York Public Library des outils comme Facebook pour valoriser les nouveautés, par exemple. Je ne suis pas aussi adepte que vous de ce réseau social, mais je suis fier de constater que BAnQ/La Grande Bibliothèque a rassemblé en très peu de temps 2 250 abonnés; c’est une communauté impressionnante, à laquelle nous souhaitons proposer un espace pour ce type de conversation. Je rêve de la mise en place d’un dispositif où les bibliothécaires pourraient commenter l’actualité littéraire et les œuvres et qui serait ouvert à une participation du public.
Récemment, nous avons aussi développé des applications en vue d’offrir des services mobiles, afin que notre portail s’intègre bien aux téléphones intelligents et aux supports comme iPad. Par la bibliothèque mobile, les usagers sont en mesure d’effectuer des recherches, des consultations, des réservations et de poursuivre leurs activités de réseautage social avec nous.
Et maintenant, je commence même à apprivoiser Twitter. Il n’y a rien à notre épreuve, l’avenir, dès aujourd’hui, nous appartient.
Guy Berthiaume est président-directeur général de Bibliothèque et Archives nationales du Québec.
Marie D. Martel est conseillère en ressources documentaires à la Direction des bibliothèques de Montréal.